La démocratie post-libérale

18 Juil

J’ai découvert avec grand intérêt, grâce à la lecture de Les yeux grands fermés de Michèle Tribalat, un article publié par le chercheur américain intitulé La démocratie post-libérale dans la revue Controverses. John Fonte dirige le Centre pour la culture commune américaine qui se consacre à l’analyse et au conseil en matière d’éducation civique, d’identité nationale, d’assimilation des immigrants et d’avenir de la démocratie libérale aux Etats-Unis. L’exposé est éclairant et dépasse largement le cadre américain.

Fonte revient sur le concept de la fin de l’Histoire, forgée par Hegel et reprise par Fukuyama après la chute du mur de Berlin. Pour Fukuyama, après la défaite du communisme et du national-socialisme, rien ne pourrait remplacer la démocratie libérale à l’occidentale. Celle-ci incarnerait inévitablement la forme finale de la gouvernance politique, le point final de l’évolution de la philosophie politique. Or pour Fonte, il existe déjà en Occident une alternative idéologique à la démocratie libérale » : la « démocratie post-libérale » ou « progressisme transnational ».

9 points permettent de définir ce progressisme transnational:

1)      La prééminence de l’appartenance communautaire sur la citoyenneté individuelle. L’unité politique fondamentale n’est plus le citoyen individuel mais les groupes d’appartenance (race, ethnie ou genre). Cet accent sur la race, l’ethnicité ou le genre provoque l’émergence d’une conscience communautaire et affaiblit la capacité de l’individu de choisir et de transcender ses caractéristiques innées (ascriptive), de se joindre aux autres par delà les frontières des classes sociales, des appartenances tribales et des genres, en vue de la cohésion nationale.

2)      Une dichotomie morphologique opposant les groupes sociaux : les oppresseurs aux victimes, les populations immigrées étant désignées comme les victimes. Tous les progressistes mondialistes (global progressists) soutiennent que dans l’histoire humaine il y a essentiellement deux groupes : les oppresseurs et les opprimés, les privilégiés et les marginaux. Comme le rappelle le philosophe politique James Ceaser, le multiculturalisme n’est pas « multi », impliquant plusieurs groupes, mais « binaire » et considérant seulement deux groupes, l’hégémonique (le mauvais) et « l’autre » (le bon) ou encore l’oppresseur et l’opprimé.

3)      Le proportionalisme communautaire comme finalité de l’équité. Le progressisme transnational assume que les groupes « victimes » doivent être représentés dans toutes les professions, proportionnellement à leur pourcentage dans la population ou, du moins, dans la main d’oeuvre locale. Si tel n’est pas le cas, on diagnostique un problème de « sous-représentation » ou de déséquilibre devant être rectifié par le gouvernement et la société civile.

4)      Les valeurs de toutes les institutions dominantes devraient être changées pour refléter la perspective des groupes victimes. Les progressistes transnationaux soutiennent que la représentation proportionnelle des minorités à tous les niveaux des institutions majeures de la société (entreprises, lieux de culte, universités, forces armées) est insuffisante si ces institutions continuent de refléter une « vision du monde et une culture masculine anglo-saxonne et blanche». Les minorités ethniques et linguistiques ont d’autres façons de voir le monde, avancent-ils, et les cultures et les valeurs de ces minorités doivent être respectées et représentées dans ces institutions.

5)      L’impératif démographique. L’impératif démographique affirme que des changements démographiques majeurs sont en cours aux États-Unis dans la mesure où des millions de nouveaux immigrants de cultures non occidentales et leurs enfants entrent dans la vie américaine en nombre record. Au même moment, l’interdépendance globale des peuples du monde et leurs interrelations transnationales augmentent. Tous ces changements rendent le paradigme traditionnel de la condition nationale américaine obsolète.

6)      La redéfinition de la démocratie et des « idéaux démocratiques ». Depuis l’essai de Fukuyama, la démocratie est définie par les progressistes non plus comme un système gouverné par la règle de majorité régissant des citoyens égaux mais comme un partage du pouvoir entre des groupes ethniques composés de citoyens et de non-citoyens. Par exemple, le ministre mexicain des affaires étrangères, Jorge Castañeda écrivait dans The Atlantic Monthly, en juillet 1995, qu’il était anti-démocratique pour la Californie d’exclure du corps électoral les non-citoyens, et particulièrement les immigrants illégaux.

7)      La déconstruction du récit national et des symboles nationaux. Les progressistes transnationaux ont pris pour cible les récits nationaux et les symboles nationaux des États-nations démocratiques occidentaux. Par exemple, en 2000, la Commission sur l’avenir de la Grande-Bretagne multiethnique, parrainée par le gouvernement britannique, publiait un rapport dénonçant le concept de britannicité (britishness) du fait de ses « connotations de racisme systémique ». Le rapport déclarait que la Grande-Bretagne devait être formellement reconnue comme une société multiculturelle dont l’histoire avait besoin d’être « révisée, repensée, ou mise de côté »

8)      La promotion du concept de citoyenneté postnationale. Un nombre croissant de professeurs de droit à travers l’Occident affirme que la citoyenneté devrait être dénationalisée. Invoquant des concepts comme l’inclusion, la justice sociale, l’engagement démocratique, les droits humains, ils plaident pour une citoyenneté transnationale, une citoyenneté postnationale, ou quelquefois une citoyenneté mondiale s’inscrivant dans une série d’ententes internationales concernant les droits humains et des formes évoluées de dispositifs transnationaux.

9)      L’idée de transnationalisme comme cadre conceptuel majeur.  La théorie du multiculturalisme va probablement être petit à petit être remplacée par celle du transnationalisme. « Dans un certain sens, le transnationalisme sera la prochaine étape de l’idéologie multiculturaliste : il s’agit du multiculturalisme dans une perspective mondialisée. »

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3 Réponses to “La démocratie post-libérale”

  1. olivier roland juillet 19, 2010 à 6:33 #

    J’aime bien, mais je suis beaucoup moins lettré que vous et raisonne parfois avec les pieds.

    Je suis l’abîme économique avec « objectif eco » ex « tropical bear », et mes pieds retrouvent la raison.

    Cela dit, m’obliger à reprendre mon dico fait du bien.

  2. flammande juillet 19, 2010 à 8:52 #

    Le « progressisme transnational », déjà en marche…

  3. Janus juillet 20, 2010 à 2:50 #

    Après avoir éliminé la population autochtone des Indiens, les Etats-Unis ont construit leur histoire nationale par l’assimilation de populations exogènes provenant d’Europe, d’Afrique et d’Amérique du Sud. Que ce modèle reste prégnant chez la plupart de ceux qui appartiennent à la plus puissante nation économique et militaire du Monde n’a rien d’étonnant. Le rêve d’hégémonie planétaire des Etats-Unis n’est pas né avec le 11 Septembre 2001, on le retrouve déjà avec le débarquement de Juin 1944 sur nos côtes normandes. L’Amérique est le seul pays du Monde qui soit à peu près constamment en guerre depuis cette époque.
    La Mondialisation promue par l’OCDE en 1994 sous l’égide du gouvernement américain n’est qu’une forme d’extension du domaine de la lutte à la guerre économique mondiale. Il ne fait guère de doutes que pour un libéral (ou néo-libéral, ou post-libéral, etc), la globalisation ne doit s’envisager que comme l’extension de l’Etat fédéral américain de 51 Etats à l’ensemble des Etats de la planète, avec une monnaie commune (le Lardo par exemple), et des systèmes législatifs sous tutelle de l’Etat fédéral (accessoirement Mondial).
    Malgré l’incontestable succès idéologique de la Mondialisation qui a permis, avec l’Ecologie, de recycler le Socialisme sur les ruines du mur de Berlin vers d’autres fantaisies, les conséquences réelles de la Globalisation apparaissent de plus en plus douteuses face aux instabilités et aux crises économiques et sociales qu’elle engendre.
    Le fait qu’il y ait aujourd’hui 33% de la population américaine qui vive sous le seuil de pauvreté contre « seulement » 27% de français et une situation économique mondiale extrêmement instable, susceptible de s’effondrer en quelques semaines, ne permet pas d’affirmer qu’il y aura un « post-libéralisme » plutôt qu’une fin du libéralisme, comme il y a eu une fin du communisme et une fin du national-socialisme.

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