Méfions-nous de l’idéologie du nomadisme !

1 Juil

Passionnante tribune de l’anthropologue Jean-Loup Amselle publiée dans Le Monde du 24 juin.

L’usage métaphorique des sociétés nomades est en vogue dans les sciences sociales et la philosophie où il revêt la forme de l’errance, du vagabondage, de l’exil, de l’esprit artiste, du flux, de la pensée ou de la raison nomade, en un mot de la « nomadologie ».

[…]

C’est dans les années 1970-1990, c’est-à-dire dans la conjoncture post soixante-huitarde, que se noue cette configuration. Avec la fin des « grands récits » (les Lumières, Hegel, le marxisme) et ses suites : l’émergence du postmodernisme, la déconstruction de la raison (occidentale) et de l’universalisme, la mode de l’écologie et la nouvelle philosophie, se fait jour la nécessité d’élaborer un modèle alternatif à la pensée dominante. C’est alors l’anthropologie qui en fournit les outils. Les sociétés nomades en général, et plus particulièrement les sociétés de chasseurs-collecteurs, sont ainsi présentées par Pierre Clastres comme un rempart contre l’Etat (La société contre l’Etat, 1974) ou par Marshall Sahlins comme la première forme de la « société d’abondance » (M. Sahlins « Age de pierre, âge d’abondance », 1976).

[…]

Or, précisément, la représentation que l’on se fait en Occident de ces sociétés nomades, sous la forme d’une sorte de mobilité essentielle, a été érigée en modèle par l’idéologie contemporaine, en particulier pour ce qui concerne le devenir de l’individu. De sorte qu’il s’est produit un glissement de sens, les modalités concrètes de fonctionnement de certaines collectivités humaines, à une certaine phase de leur histoire et dans un environnement géographique déterminé, devenant la façon optimale pour l’individu de se comporter dans la société postmoderne.

On peut ainsi observer une corrélation étroite entre la promotion de l’individu comme élément central et autonome des sociétés contemporaines et les besoins du capitalisme tardif en agents de production totalement flexibles et disponibles. En transposant sur l’individu les caractéristiques de sociétés passées et/ou exotiques, et en réemployant l’anthropologie libertaire des sociétés nomades, l’idéologie néo-libérale n’a pas seulement déshistoricisé les communautés de chasseurs collecteurs, elle leur a également emprunté, dans une optique « new age », certaines de leurs pratiques. Les coach-chamanes, la sophrologie et le « développement personnel », par exemple, font désormais partie de la panoplie d’adjuvants accompagnant la proclamation de l’autonomie de l’individu en tant qu’entrepreneur de lui-même.

Au jeune cadre dynamique toujours sur la piste d’un emploi mieux rémunéré correspond le « chasseur de têtes » qui traque les meilleurs éléments pour répondre aux besoins des multinationales qui l’emploient. Dans les sociétés de chasseurs-collecteurs, comme les Jivaros, on s’approprie le corps de son ennemi en réduisant sa tête pour l’exhiber comme trophée, dans notre société, c’est le capitalisme qui en individualisant le travailleur parvient le mieux à dévorer ses proies. Deux variantes de l’exploitation de l’homme par l’homme, en somme…

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